« 18 août 1839 » [source : Collection particulière / MLM / Paris, 64309], transcr. Gérard Pouchain annotée par Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10220, page consultée le 08 août 2026.
18 août [1839]1, dimanche matin, 9 h. ¾
Bonjour mon cher petit adoré. Bonjour mon cher petit homme, bonjour, bonjour, comment vas-tu ? J’ai fait un affreux rêve ce matin dont j’ai encore l’âme triste. Figure-toi que tu m’avais écrit sur une feuille de cuivre jaune aussi mince qu’une feuille de papier une lettre atroce dont je ne pouvais lire que quelques mots par-ci par-là, mais qui tous annonçaient la résolution de me quitter. Et puis enfin il y avait une adresse dedans : RUE DE MADAME no 1 ou 11 je ne sais plus au juste. Et je voulais y aller et plus je voulais me dépêcher moins j’avançais et comme dans la satire de Régnier tout se trouvait mêlé sous ma main2, mais ce qui était affreux dans mon rêve : c’est qu’à chaque seconde de retard, je sentais ma vie s’en aller si bien que si je ne m’étais pas réveillée j’aurais fini par mourir dans mon rêve. Oh ! mon pauvre adoré, je ne sais pas si ce rêve a une signification, mais ce que je sais c’est que si pareille chose m’arrivait au réel je serais folle ou morte en très peu de temps. Ceta affreux rêve m’a donné la mesure du désespoir que j’éprouverais dans un pareil malheur, que le bon Dieu nous en préserve car ce serait un remords éternel pour toi. Aime-moi mon adoré, aime-moi, pour être juste envers la pauvre femme qui t’a donné toute son âme.
Pourquoi n’êtes-vous pas venu déjeuner ce matin ? Cela aurait dissipé comme par enchantement mon vilain rêve et d’ailleurs je ne l’aurais pas eu. Vous êtes un vilain Toto que j’adore.
Juliette
1 Dans le fichier de la BnF, cette lettre du matin manque ; celle de l’après-midi évoque le mauvais rêve dont l’impression désagréable, entre temps, s’est peu à peu dissipée.
2 Juliette pense vraisemblablement à la Satire XI de Régnier, qui raconte une équipée nocturne scabreuse, et notamment à ces vers : « Et moi qui jusque-là demeurais immobile / Attendant étonné le succès de l’assaut, / Ce pensé-je il est temps que je gagne le haut, / Et troussant mon paquet de sauver ma personne : / Je me veux rhabiller, je cherche, je tâtonne, / Plus étourdi de peur que n’est un hanneton : / Mais quoi, plus on se hâte et moins avance t’on. / Tout comme par dépit se trouvait sous ma patte, / Au lieu de mon chapeau je prends une savate, / Pour mon pourpoint ses bas, pour mes bas son collet, / Pour mes gants ses souliers, pour les miens un ballet, / Il semblait que le Diable eût fait ce tripotage. » [Remerciements à Florence Dumora.]
a « C’est ».
« 18 août 1839 » [source : BnF, Mss, NAF 16339, f. 243-244], transcr. Madeleine Liszewski, rév. Jean-Marc Hovasse, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10220, page consultée le 08 août 2026.
18 août [1839], dimanche après-midi, 4 h.
Je ne t’ai pas encore vu, mon petit bien-aimé, et pourtant j’ai bien besoin de te voir pour laisser déborder sur ta chère petite bouche le trop-plein de mon cœur. Je ne sais pas si tu ne vas pas me gronder mais j’ai écrit ce matin après t’avoir écrit à toi une lettre à Mme Krafft pour l’engager à venir manger ce soir avec sa sœur, sa nièce et Mme Pierceau, le reste du dîner d’hier qui court risque de se gâter s’il faut que j’en vienne à bout à moi toute seule. Je ne pense pas qu’aucune d’elles ne vienne, c’est une fusée perdue que j’ai lancée dans cette direction pour ne pas rester tout à fait seule aujourd’hui dimanche et pour ne pas perdre mes comestibles mais comme je te le dis, c’est tout à fait peine perdue, je vais me mettre à broyer des pavots et j’aime autant ça parce qu’en les arrangeant dans mes petits sacs1, je croirai être à la veille de partir ce qui me rendra heureuse pour toute la soirée. Jour mon petit homme, comment que ça va ? J’ai fait un bien mauvais rêve ce matin, mais il s’estompe petit à petit et maintenant j’en suis moins attristée que ce matin. Si vous veniez à présent je serais sûre d’être joyeuse à l’instant même. Je vous aime, Toto. Je vous adore, mon petit homme. Baisez-moi, pensez à moi et aimez-moi et faites vite votre troisième acte.
Juliette
1 À élucider : les pavots entrent peut-être dans la préparation de la tisane de Victor Hugo pour ses yeux.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
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